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Ambronay

Retour sur les Rencontres d'Ambronay (2) Le bonheur est dans le pré ?/

Retour sur les Rencontres d'Ambronay (2) Le bonheur est dans le pré ?

© Bertrand Pichene

2022 Rencontres d'Ambronay 2022

Retour sur les Rencontres d'Ambronay, deuxième étape : dans les territoires, un ancrage mobile.

Le Centre culturel de rencontres d'Ambronay (Ain) a initié, en partenariat avec l'Association des Centres culturels de rencontre, trois jours de remue-méninges intense du 19 au 21 mai sur le thème : « Jeunes créateurs-trices & insertion professionnelle : entre mobilité européenne et circuits courts ». Une réflexion en mouvement sur une tendance de fond : l'installation et l'ancrage de jeunes artistes et acteurs culturels sur des territoires, notamment ruraux. Effet post-Covid ou mutation profonde, liées aux enjeux écologiques et sociaux du XXIème siècle ? Les témoignages et débats de ces trois jours ont tenté d'apporter des réponses à ces questions.


Après avoir défini les mots, les participants sont partis explorer le territoire du Bugey. Trois parcours de découverte ont été imaginés par le CCR d’Ambronay. Le premier, à pied, menait à la Ferme sur la Tour, exploitation centrée sur l'élevage biologique de bovins, autour d'une conférence marchée de la géographe Claire Delfosse et de l'artiste paysagiste Emmanuelle Bouffé sur le thème « La campagne, un espace d'innovation prospère». Le deuxième emmenait les participants en vélo à l'étonnant musée des Soieries Bonnet de Jujurieux, pour écouter une conférence du philosophe Errol Boon sur le « Translocal ». Enfin, le troisième, en bus, a conduit au Centre d'Art Contemporain de Lacoux et à la Montagne magique d'Hauteville, ancien sanatorium transformé en lieu d'art par des artistes plasticiens et un brasseur, pour une conférence du géographe Martin Vanier sur « les lieux qui nous lient » et une table ronde sur « les interactions fécondes de la ville et de la campagne ». Les discussions se sont ainsi poursuivies sur le terrain, expérimentant la mobilité au niveau local. .

Pour le chercheur Errol Boon, valoriser le local, l'ancrage, n'a rien d'évident a priori pour le monde artistique. La mobilité internationale a constitué un signe extérieur de réussite d'une vie d'artiste. Montrer son travail dans les capitales européennes et au-delà, sur d'autres continents, vous décernait un label d '« excellence ». Dans l'imagerie populaire, être artiste rimait depuis des siècles avec « monter à Paris » – plus récemment à New-York, Shanghai, Tokyo, Sydney ou Dubaï–  et avec l'idéal d'une vie nomade.

Même si ce mythe est déconstruit par la réalité de vie de nombreux artistes qui soit n'ont pas le luxe de voyager, soit à l'opposé vivent un nomadisme plus subi que choisi pour survivre, on continue à mesurer le succès d'un spectacle à sa capacité de tourner, d'un artiste plasticien à la multiplicité et l'ampleur géographique de ses expositions.

En donnant un coup d'arrêt brutal à la mobilité des productions, la crise sanitaire liée au Covid-19 a durement frappé le monde culturel. On lui impute la tentation d' « exode urbain » et l'aspiration à d'autres modèles plus ancrés. Mais selon plusieurs intervenants, elle ne fait qu'accentuer une tendance qui désormais structurelle. Loin de l'idéalisme hippie du retour à la terre des années 70, si les jeunes créateurs s'installent à la campagne, c'est avec une vision à la fois très pragmatique et éthique. C'est là qu'ils trouvent des lieux de vie et de travail devenus inaccessibles en ville. Très perméables et conscients des questions posées par la crise écologique, ils s'interrogent également sur les conditions de la production et diffusion artistique, et sur de possibles modèles à emprunter. « Circuits courts », « évaluation des besoins », voire « AMAP culturelle » : les analogies entre culture et agriculture fraient-elles des voies? Répondent-elle à la précarité et à la difficulté de diffusion des jeunes créateurs ? Comment un « écosystème » culturel peut-il se tisser entre les jeunes artistes qui s'installent sur un territoire et les personnes qui y vivent ?

Un bel échantillon de participants a livré des réponses chaque fois singulières, et enthousiasmantes, certaines ancrées dans le département comme La Montagne magique, ancien sanatorium reconverti en lieu d'art ; d'autres venues d'ailleurs : La Joie errante, compagnie théâtrale créée par Thomas Pouget à Saint-Chély d'Apcher ; l'Ensemble Artifice d'Alice Julien Laferrière, qui en Bourgogne, invente une musique « baroque naturaliste » qui puise au chant des oiseaux comme aux outils du vin ; la Friche Antre-Peaux à Bourges, lieu punk chantre du Do it Yourself depuis vingt ans, et son projet « Ursulab » autour de toutes les formes du vivant.

Ce qui caractérise des projets artistiques aussi singuliers est d'être précisément là où on ne les attend pas. L'enthousiasme des équipes qui expérimentent en milieu rural n'occulte pas les difficultés. Issu du milieu paysan, Thomas Pouget connaît ses difficultés et l'ostracisme qu'il a subi, et a éprouvé la difficulté du retour au pays : « Lors d'un processus de création avec les habitants, on entendait souvent “ Ma vie n'est pas intéressante” au moment même où ils et elles nous racontaient des choses passionnantes et poignantes, sur la beauté, la passion du métier, la détresse sur les conditions économique, ou “On n'a pas de rapport avec la culture” alors qu'eux sont porteurs de culture ». L'Ensemble Artifices reconnaît aussi des difficultés ne serait-ce que pour obtenir l'église du village comme salle de concert. « Le lien avec les paysans et paysannes est immédiatement politique, souligne Isabelle Carrier, de l'Antre Peaux : c'est un milieu qui exprime du mal être et de la souffrance

Mais face à l'incompréhension, les jeunes créateurs persistent et tissent ce lien dans le temps long, en surmontant les préjugés. Et démentent les litanies répétées depuis des années sur l'incapacité de la création contemporaine à « s'adresser à tous les publics ». « Un paysan qui vous dit “pas mal” après votre spectacle, ça vaut la cour d'honneur d'Avignon ! » commente Thomas Pouget en riant.

C'est d'ailleurs aussi à partir des difficultés de vie que le dialogue peut s'instaurer.  Là où les jeunes agriculteurs manquent de terres pour s'installer, les jeunes créateurs manquent de lieux. Là où les petits producteurs se heurtent à la globalisation de la production agricole, les artistes émergents doivent faire face à la violence concurrentielle du milieu culturel. Là où des pans entiers du territoire sont en manque de services publics, le développement culturel est également abandonné. Claire Delfosse comme Stéphane Sauzedde, directeur de l'école d'art d'Annecy, ont décliné, avec beaucoup de nuances, ces analogies. « Il faut réimplanter un million de paysans sur le territoire, c'est un objectif politique ! » s'exclame ce dernier, tandis que la géographe souligne que des jeunes implantés en milieu rural, c'est aussi la revitalisation d'écoles et de commerces : « ce qui manque, ce sont de petites épiceries et des bars . Un bar à la campagne, c'est une œuvre d'art, et beaucoup sont tenus par des artistes ! ».

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[textes originaux : Valérie de St Do]