Séminaire à Villaverde de Sandoval (León), Espagne (Juin 2000)

Echange des savoir-faire en Europe

Commission européenne, Programme Raphaël 1999

Réseau européen Centres culturels – Monuments historiques

Fondation Santa Maria La Real

Perspectives de réutilisation du Monastère de Sandoval

Rapport de synthèse du Séminaire à Villaverde de Sandoval (León, Espagne), Juin 2000

[learn_more caption= »I. Etat des lieux »]

L’inventaire et l’analyse du site de Santa Maria de Sandoval et du contexte dans lequel le monument s’inscrit est une étape préalable qui permet de repérer les potentialités locales et faire émerger des hypothèses afin de dresser une proposition de projet.

Le monastère de Santa Maria de Sandoval : un monument historique majeur en ruine

  • le monastère est situé à 22 km de León, dans le secteur nord-oriental de la province du même nom qui appartient à la région administrative de Castilla y León ;
  • le monument – imposant – se dresse au milieu d’une plaine cultivée, située à la confluence des rivières Porma et Esla, un territoire dénommé  » coto redondo de Sandoval  » (dont l’origine étymologique est  » saltus novalis « , c’est-à-dire bois ou buisson nouveau ou luxuriant) ;
  • déclaré monument historique dès 1931 pour sa singularité artistique, le monastère cistercien de Santa Maria de Sandoval comptait au XVe siècle parmi les dix monastères les plus importants de la Congrégation cistercienne de Castille ;
  • abandonné définitivement en 1835 lors de l’application du décret de désamortissement de Mendizabal et l’expulsion des moines, le monastère entre dans une phase de détérioration que les différentes campagnes de restauration dont il a été l’objet (la plus récente date du début des années 80) n’ont pu arrêter que partiellement ;
  • aujourd’hui, il reste l’église, une partie du premier cloître (reconstruit au XVIIe siècle après un incendie), et des vestiges du deuxième cloître ; une exploitation agricole adossée aux murs sud-ouest du monument met en valeur les terres alentour, sinon le paysage environnant.

Une zone de grande richesse patrimoniale et la qualité d’un environnement

  • la zone d’établissement du monastère se caractérise par une extraordinaire densité de patrimoine historique, artistique, archéologique et ethnologique (au moins dix Biens d’Intérêt Culturel parmi de nombreux monuments et vestiges patrimoniaux importants, notamment de l’époque pré-romaine, romaine, médiévale et pré-industrielle) ;
  • la diversité historique et artistique n’a pas facilité l’émergence d’une image identitaire forte pour la région ; la conservation et la mise en valeur de ce patrimoine est inégale ainsi que le degré de développement des plans d’aménagement urbain dans lequel il s’inscrit ;
  • la définition de la zone culturelle autour du monastère est étroitement liée au Chemin de Saint Jacques de Compostelle qui traverse le territoire par les villages de Puente Villarente, Mansilla Mayor et Mansilla de las Mulas, jusqu’à León ;
  • bien que ce territoire soit principalement consacré à l’agriculture, il existe également des espaces naturels (des bords de fleuves et des lagunes) présentant un grand intérêt écologique.

Une zone d’habitation historique et de brassage de populations

  • le territoire a été habité sans interruption depuis l’époque préhistorique jusqu’à aujourd’hui (comme en témoignent de nombreux vestiges archéologiques) ;
  • c’est historiquement une terre de brassage notamment avec des peuples provenant de la Méditerranée : les Romains et les Musulmans (l’art mozarabe constitue ici un exemple remarquable d’influence interculturelle).

Une économie agraire en pleine mutation et à maîtriser

  • l’économie de la région est fondée traditionnellement sur l’agriculture et l’élevage. Ce système de production se trouve aujourd’hui en phase de déclin : il est très dépendant des subventions européennes de la PAC. La région se trouve ainsi confrontée à la nécessité de reconvertir son modèle socio-économique pour freiner l’exode rural et la désertification ;
  • si cette crise est celle du système agraire productiviste européen tout entier, il faut noter que la région n’a jamais atteint les niveaux d’industrialisation agricole de certaines autres régions, ce qui peut constituer aujourd’hui un atout ;
  • en revanche, le phénomène périurbain ( » rurbanisation « ) commence à faire sentir ses effets négatifs dans une région qui souffre par ailleurs d’être particulièrement vaste.

Un secteur touristique qui reste à développer

  • dans un contexte de crise du modèle économique traditionnel, le développement du tourisme (culturel et écologique) apparaît aux yeux de la population et des décideurs comme la voie économique alternative à privilégier ;
  • il existe déjà un tourisme culturel collectif naissant centré autour de quelques monuments (San Miguel de la Escalada, par exemple) ainsi qu’un tourisme plus individuel lié à l’existence du Chemin de Saint-Jacques de Compostelle (pélerins) ;
  • les infrastructures d’hébergement créées avec le soutien des fonds structurels européens se développent sans répondre à une stratégie d’ensemble ;
  • le développement du tourisme reste en partie conditionné par une amélioration des voies de communication et notamment de la communication entre les deux rives de la rivière Esla ;
  • dans ce sens, la proposition de création d’une route culturelle avancée par l’Association Esla Rueda apparaît comme une réponse pertinente à la demande existante de tourisme culturel et au besoin de coordonner les initiatives éclatées existantes.

Une volonté citoyenne qui se traduit par des initiatives

  • les habitants de la comarque sont non seulement attachés à leur patrimoine, mais font également preuve d’une volonté citoyenne déterminée comme en témoigne l’existence des associations ProMonumenta et Esla-Rueda ;
  • du sein de ces associations, ou d’autres mouvements communautaires (village de Villermún) sont issues des initiatives et des expériences qui visent à la récupération et à la conservation du patrimoine et à sa mise en valeur touristique ; elles se caractérisent cependant par leur dispersion et leur absence de coordination.

Un contexte administratif et politique favorable à la réutilisation du monument

  • la situation de la propriété est claire : le monument appartient à la Région (Junta) de Castilla y León, à l’exception de l’église (propriété de l’Evêché de León) et du bâtiment annexe ( » panera « ), propriété de la  » Junta vecinal « , cédé aujourd’hui en location pour des usages agricoles ;
  • un Plan Directeur pour guider la restauration du monastère a été établi récemment ; celui-ci tient compte des propositions existantes telles que le projet de création d’une route culturelle, le projet de création d’un centre d’interprétation de la comarque, ou encore l’usage d’une partie des espaces comme atelier-dépôt du site archéologique de Lancia ;
  • d’autres propositions de nouvel usage ont été avancées, notamment pour le siège de l’Institut du Patrimoine de Castilla y León (aujourd’hui situé à Valladolid), l’implantation d’un Centre de Restauration de Biens Meubles (déconcentration de celui de Simancas), et en dernier lieu (juin 2000) pour le siège des Archives provinciales.
[/learn_more] [learn_more caption= »II. LE PROJET »]

Les exigences posées au départ :

  • répondre à une problématique contemporaine qui justifie la restauration du monument ;
  • concevoir un projet de réutilisation du monument unique et global à partir d’une approche métadisciplinaire pour donner au projet qualité et cohérence intellectuelle ;
  • fédérer des partenaires publics et privés autour de la mise en place du projet.

Le concept

  • un monument est la trace signifiante d’une vie passée, le témoin matériel de dynamiques historiques et sociales précises ;
  • l’analyse du monument de Santa Maria de Sandoval et de son environnement place la fonction historique du monastère au cœur de la réflexion sur le projet de sa réutilisation ;
  • le monastère cistercien se positionne historiquement comme un lieu de production multipolaire :
      • lieu spirituel: le monastère est la cité de Dieu sur terre
      • lieu économique : le monastère est une unité de production agraire qui produit des richesses lieu de décision politique
      • le monastère exerce un pouvoir politique et juridictionnel
      • lieu de vie : le monastère est le lieu de vie et de travail d’une communauté ; le monastère est un centre d’accueil pour les pèlerins ; le village de Villaverde de Sandoval s’est constitué à partir du monastère ; la vie du territoire s’est organisée autour du monastère ;
      • lieu de savoir technique : les moines cisterciens sont des aménageurs, en particulier grâce à la mise en oeuvre de systèmes hydrauliques raffinés pour le drainage et la mise en valeur des terres inexploitées ;
      • lieu de création intellectuelle et artistique : les moines mènent une activité intellectuelle (bibliothèque) et sont à l’origine de travaux artistiques au sein de l’abbaye.
  • la conjugaison de ces différentes dimensions fait du monastère, historiquement, un moteur de l’aménagement et de la mise en valeur du territoire ; en étroite relation avec ce rôle, le monastère est également à considérer comme le foyer d’une pensée prospective ;
  • l’intérêt du projet de réutilisation du monastère de Sandoval est davantage lié à la récupération de sa fonction ou vocation originelle en tant qu’outil de l’aménagement du territoire et lieu de futur. Récupérer le monument pour abriter des activités diverses, culturelles ou non, sans lien fort entre elles, serait une approche limitée et peu productive, totalement opposée à l’histoire du lieu comme à la philosophie de la réutilisation des lieux d’architecture qui est la nôtre ;
  • les notions d’aménagement du territoire et de prospective constituent la clé de voûte autour de laquelle s’articulent les solutions aux différentes problématiques qui sont posées aujourd’hui aux habitants de la région.

Propositions pour un projet

Les axes principaux autour desquels doit se développer le projet de réutilisation :

  • Le monastère redevient un lieu de savoir et de prospective en se constituant comme centre européen de débat et de réflexion scientifique autour du territoire et de l’espace rural

Les sociologues, les historiens, les ethnologues, les géographes, les économistes, les ingénieurs, les paysagistes, les artistes (plasticiens du land-art, musiciens, …) peuvent s’interroger à partir de leurs disciplines respectives sur les questions très diverses que traverse la notion de territoire et d’espace rural : le futur de l’agriculture, les relations entre ville et campagne, le rôle des régions au sein de l’Europe, le phénomène périurbain (la rurbanité), les mouvements migratoires et leurs conséquences économiques et culturelles, le paysage, l’environnement, le rapport de l’art au paysage ;

  • Le monastère assume de nouveau ses fonctions de développeur économique territorial en se constituant comme laboratoire social et économique, solidement ancré dans le local (projets agricoles et agri-culturels) mais en développant une réflexion beaucoup plus large, ancrée dans la spécificité du sud de l’Europe.
      • il développe des projets pilotes sur des nouvelles formes de production agraire : agriculture biologique, transgénique, des plantes médicinales, etc., en relation avec des expériences sociales innovantes (capitalisant par exemple sur l’expérience des écoles-ateliers espagnoles) ;
      • l’exploitation agricole existante est transformée progressivement en ferme expérimentale ;
      • le monastère se convertit en une entité ordonnatrice du territoire de proximité :
      • en redistribuant les flux touristico-culturels et d’agritourisme sur la région ; pôle d’attraction et d’accueil, il canalise les demandes d’hébergement ;
      • en coordonnant la route culturelle et en accueillant un centre d’interprétation de la comarque.
  • Le monastère renoue avec sa splendeur artistique grâce à la restauration du monument et génère à nouveau une activité artistique et culturelle propre
      • en accueillant des artistes en résidence, il redevient un espace de création et d’exploration artistique et se positionne en complémentarité des équipements ou manifestations culturelles de la capitale régionale voués à la diffusion (auditorium, musée d’art contemporain, Muestra de Danza, etc.),
      • il renoue avec la tradition de l’écriture sous toutes ses formes : littéraire, chorégraphique, …
[/learn_more] [learn_more caption= »III. Conclusions provisoires »]

Ce projet s’appuie sur une double réflexion à développer :

Il est très important de réfléchir maintenant, en Espagne, en France, dans toute l’Europe, sur ce que signifie aujourd’hui, sur ce que signifiera encore davantage demain un territoire rural, du point de vue économique (que produire ? comment produire ? pour qui produire ?), mais aussi social (qui habite ici ? pourquoi ici ?), esthétique (quel paysage ? pour qui ? entretenu par qui ?), intellectuel (qu’est-ce que signifie vivre en dehors de la ville ?). Il est très important de définir le territoire local autrement que comme  » non-ville « , au mieux friche et désert en attente de requalification comme futur territoire urbain. Or, on constate un retard considérable dans la réflexion sur le territoire rural. Pourtant les marges de la ville et de la campagne, la  » rurbanité « , représentent des lieux d’intenses métamorphoses et d’activités fortes, et le territoire rural sera demain tout autre chose que ce qu’il paraît être parfois pour certains : une réserve foncière en attente d’aménagement urbain (villes nouvelles, aéroports, zones industrielles). En témoigne la grande vitalité des collectivités locales, des communautés rurales, des associations, des individus sur ce territoire rural. Il y a là des forces sociales, de la capacité de réflexion et d’entreprise qui demandent à s’organiser pour aller de l’avant en inventant un avenir ensemble. Le monastère de Sandoval pourra être leur  » lieu commun  » et l’instrument de leur mise en relation avec tous ceux qui en Europe travaillent sur ces questions majeures. La ville (définie a priori comme territoire de la modernité) fait aujourd’hui l’objet en Europe de toutes les attentions et de multiples travaux. Le territoire rural doit recevoir aujourd’hui la même attention : sa dimension de modernité doit être mise en évidence et pas seulement dans sa relation active avec le territoire urbain (la rurbanité). Il en va de l’équilibre social, économique, intellectuel de nos pays.

Il est très important de mettre en œuvre des approches transdisciplinaires et métadisciplinaires, de construire ce regard global qu’un tel projet peut amener sur le territoire rural autour de Sandoval. La force d’un tel projet sera en proportion de sa capacité à favoriser, illustrer, souligner concrétement les liens fonctionnels, économiques, historiques, intellectuels qui, dans un territoire rural en évolution, unissent l’agriculture, le patrimoine, le tourisme, la création intellectuelle et artistique. Un projet contemporain pour un territoire rural en mouvement, doit s’appuyer sur la profondeur du regard historique et les témoignages de ce passé (le monastère) comme sur les initiatives publiques, associatives ou individuelles d’aujourd’hui pour construire l’avenir. Le centre doit développer une activité de réflexion pionnière.

A noter aussi :

  • Le centre apporte des solutions d’intérêt collectif : à partir des expériences réalisées dans le cadre des projets pilotes, il s’agit de formuler de nouveaux modes de production qui constituent les réponses du futur non seulement aux problématiques locales mais qui peuvent également s’appliquer à l’échelle nationale espagnole et aussi européenne, notamment en direction des pays de l’Europe du Sud qui se trouvent confrontés à des défis comparables ;
  • Le projet qui peut se concrétiser à partir des axes mentionnés, part d’une appréhension intellectuelle du monument et de son environnement pour mieux arriver à la formulation de propositions concrètes. Il se nourrit de la dialectique permanente qui s’établit entre la sphère scientifique et la sphère des applications pratiques grâce aux échanges entre les experts, les agriculteurs et la population en général. Ce qui se matérialise dans la ferme expérimentale ;
  • Un tel projet vaudra essentiellement par son ouverture, en particulier vers des structures internationales qui, sans avoir exactement le même objet, frayent néanmoins dans les mêmes eaux. En France, le Centre du Paysage, centre culturel de rencontre de Lavoûte-Chilhac (Haute-Loire). Aux Etats-Unis, Dumbarton Oaks (Washington, DC). Au Québec, la chaire de paysage de l’Université de Montréal (UDM). Du maillage en réseau de ces initiatives dépend le succès d’un projet centré sur la revivification d’un monument ancien autour de problématiques contemporaines (développement durable, liens culture/agriculture, invention d’une nouvelle urbanité et d’une ruralité d’aujourd’hui).
  • En proposant de transposer à l’échelle d’une région la fonction passée du monastère dans la réalité actuelle, nous faisons une proposition qui ne connaît pas aujourd’hui d’équivalent. Sa réalisation dépendra de la volonté que les forces sociales de la région ont pour trouver des solutions immédiates et d’avenir. Ce travail aura en Europe un très fort caractère pionnier.
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